
Un même portrait, un nom différent
Chaque étudiant reçoit un portrait de sa personnalité portant son propre nom. Il a rempli un questionnaire ; ce texte est censé découler de ses réponses. Il le lit donc avec une question toute naturelle : est-ce que cela me ressemble ?
Le détail décisif lui échappe encore : ses camarades ont reçu exactement le même portrait.
Voilà le cœur de l’expérience racontée par le psychologue Bertram R. Forer dans un article publié en janvier 1949. Cette date est celle de la publication, et non une date établie de réalisation de l’expérience. L’histoire est devenue une référence pour comprendre ce que l’on appelle l’effet Barnum : la tendance à recevoir des énoncés généraux comme une description singulière de soi.
Son intérêt ne tient pas seulement à la surprise finale. Elle pose une question plus fine : lorsqu’une phrase nous correspond, qu’est-ce qui vient du texte, et qu’est-ce que notre expérience personnelle lui apporte ?
Ce qui s’est passé dans la classe
Dans son cours d’introduction à la psychologie, Forer fait remplir à 39 étudiants un questionnaire intitulé Diagnostic Interest Blank. Il leur annonce qu’ils recevront ensuite un bref portrait de personnalité fondé sur leurs réponses.
Une semaine plus tard, chacun obtient un texte de 13 énoncés, identifié à son nom. Les réponses au questionnaire n’ont pourtant pas servi à produire des portraits différents : le contenu est identique pour toute la classe.
Les étudiants évaluent d’abord le questionnaire et le portrait sur une échelle allant de zéro à cinq, puis se prononcent sur les énoncés pris séparément. Pour l’appréciation globale du portrait, la répartition rapportée par Forer est la suivante :
- un étudiant attribue la note de 2 ;
- quatre attribuent la note de 3 ;
- dix-huit attribuent la note de 4 ;
- seize attribuent la note de 5.
L’accueil est donc largement favorable, sans être uniforme. Ce point compte : un texte identique n’a pas suscité une appréciation identique chez tous. L’expérience ne montre pas que chacun réagit mécaniquement de la même manière. Elle montre qu’un portrait commun peut être bien accueilli alors qu’il est présenté comme individualisé.
Comment une phrase générale devient personnelle
Dans leur revue de la littérature publiée en 1985, D. H. Dickson et I. W. Kelly décrivent l’effet Barnum comme la tendance à accepter des énoncés vagues, ambigus et généraux comme le portrait de sa personnalité unique.
Une formulation générale laisse de la place. Elle ne précise pas toujours la situation, la fréquence ou les personnes concernées. Le lecteur peut alors lui donner un contenu très concret.
Prenons cet exemple inventé pour l’illustration, qui n’est pas une citation du texte de Forer : Vous aimez être entouré, mais vous avez aussi besoin de moments à vous. Une personne peut penser aux repas de famille suivis d’une promenade solitaire. Une autre, à ses journées en équipe et au calme qu’elle apprécie en rentrant. Les souvenirs sont différents ; la phrase, elle, reste la même.
Ce qui donne au passage sa couleur personnelle peut ainsi venir de la scène que chacun y associe. La reconnaissance ressentie n’est pas forcément fausse : ces moments ont peut-être bien leur place dans la vie du lecteur. Mais ils n’étaient pas précisés dans la formulation de départ.
Le rôle de la pertinence ressentie
Dickson et Kelly soulignent notamment le rôle de la pertinence personnelle perçue et de la tonalité favorable du portrait dans son acceptation. Ils discutent aussi de formulations qui permettent au lecteur d’apporter sa propre interprétation.
Cela ne revient pas à attribuer une motivation unique à tout le monde. Une phrase peut sembler importante à l’un et banale à l’autre. Les modalités de l’évaluation comptent également. Leur revue décrit plusieurs conditions d’acceptation, pas une réaction universelle dont chaque lecture serait l’illustration automatique.
Pourquoi un livre d’astrologie apparaît dans ce récit
Forer précise en note avoir emprunté la majeure partie des énoncés à un livre d’astrologie vendu dans le commerce. Ce détail appartient bien à l’histoire de l’expérience, mais il faut distinguer l’origine des formulations de la manière dont elles ont été présentées.
Les étudiants ne recevaient pas leur horoscope. Ils pensaient lire le résultat du questionnaire qu’ils avaient rempli une semaine auparavant. Le dispositif reposait donc sur l’attente d’un portrait tiré de leurs réponses personnelles.
Confondre ces deux éléments changerait le récit : l’expérience ne comparait pas des horoscopes individuels et n’étudiait pas les raisons pour lesquelles les gens lisent des horoscopes. Le livre a fourni des formulations ; le questionnaire a fourni le cadre dans lequel les étudiants les ont reçues.
Se reconnaître n’est pas être décrit de façon unique
La distinction la plus utile tient en deux questions : « Cette phrase correspond-elle à quelque chose que je vis ? » et « Cette phrase permet-elle de me distinguer des autres ? » Une réponse positive à la première ne suffit pas à répondre à la seconde.
Dickson et Kelly invitent justement à ne pas réduire l’acceptation de ces portraits à la crédulité ou à une mauvaise connaissance de soi. Certains énoncés correspondent réellement à l’expérience des personnes qui les lisent.
Pour préciser ce qui vous parle, vous pouvez nommer une situation : avec qui, à quel moment, dans quelles circonstances cette phrase vous ressemble-t-elle ? Ce petit déplacement ne retire rien à votre impression. Il permet de voir ce qui figurait dans le portrait et ce que vous y avez ajouté de personnel.
Forer distinguait déjà l’accord d’une personne avec un portrait de la validation du procédé censé l’avoir produit. Apprécier la justesse d’un texte ne suffit pas, à lui seul, à établir la précision individuelle de ce procédé.
La leçon n’est donc pas de se méfier de toute phrase dans laquelle on se reconnaît. C’est de distinguer deux choses qui peuvent coexister : une formulation largement partageable et une expérience qui, elle, est bien la vôtre.